• L’EXPRESS

No. 2545, pp. 13-19
Avril 2000
par Sylvie O'Dy

Pilule anti-âge Le vrai et le faux

DHEA: on prête à cette hormone des propriétés antivieillissement. Que dit vraiment l'étude des Prs Baulieu et Forette? L'Express l'a regardée de près

C'est le plus vieux rêve de l'humanité, qui ferait des hommes et des femmes les égaux des dieux de l'Antiquité: une éternelle jeunesse. Puisque le cours du temps s'égrène inexorablement et qu'aucun Einstein n'imagine d'en freiner un jour la marche. Puisque l'immortalité paraît hors de portée de la science contemporaine, il ne reste à la médecine qu'un espoir tangible, celui d'effacer les stigmates de l'âge, pour permettre à chacun de vivre une vieillesse heureuse, sans handicap ni maladie. Ce rêve porte un nom, <DHEA>, sigle du terme savant déhydroépiandrostérone. Cette molécule est connue du grand public depuis qu'en 1994 le Pr Etienne-Emile Baulieu, grand spécialiste des hormones, a révélé dans une étude célèbre que les taux de <DHEA> et de son sulfate, le <DHEAS>, atteignaient un pic chez les jeunes adultes avant de décroître inexorablement au cours de l'existence. Aujourd'hui, il signe avec le Pr Françoise Forette, gérontologue, et une impressionnante brochette de spécialistes la première grande enquête scientifique sur les effets de la <DHEA> sur les processus du vieillissement, la DHEAge.

Baptisée «pilule miracle» ou «source de jouvence», la <DHEA> fait souffler un vent de folie aux Etats-Unis depuis quelques années. Plus de 5 000 sites Internet en proposent, sous toutes les formes. Outre-Atlantique, cette hormone a le statut non de médicament, mais de complément nutritif, puisqu'il s'agit d'une substance produite naturellement par l'organisme. Elle est censée redonner aux personnes âgées vigueur sexuelle, mémoire et bonheur, prévenir cancers et atteintes cardio-vasculaires et «ajouter des décennies à la vie». Tout un programme! Auquel adhèrent des millions d'Américains vieux ou moins vieux qui avalent poudre ou pilules. A leurs risques et périls, car nul ne contrôle la qualité chimique du produit. Et, jusqu'ici, personne n'avait démontré les avantages réels d'un tel traitement. Ce qui faisait dire au Dr John Nestler, de la Commonwealth University, à Richmond, en Virginie, dans la revue médicale The Lancet: «La supplémentation incontrôlée en <DHEA> est absolument atroce. Cela ne sert qu'à enrichir les charlatans et il peut y avoir des effets secondaires.» En France, la commercialisation et la vente de <DHEA> sont aujourd'hui interdites. Mais qu'en sera-t-il demain, après la publication des résultats de la DHEAge dans les Proceedings of the National Academy of Science, aux Etats-Unis? Il est désormais difficile de considérer cette molécule comme une simple poudre de perlimpinpin aux effets purement fantasmatiques, voire dangereux.

Incontestablement, cette étude scientifiquement irréprochable démontre que donner «une dose régulière de <DHEA> de 50 mg par jour pendant un an n'a pas d'effets nocifs». Elle indique également très clairement que cette thérapie «normalise certains effets du vieillissement», mais il y est nettement précisé qu'elle «ne crée pas des supermen ou des superwomen».

Alors quoi? Que peut-on vraiment attendre de cette pilule antivieillissement? Quels sont les troubles qu'elle normalise? Pour qui? A quel âge? Dans quelle mesure?... Autant de questions essentielles pour une société où les personnes âgées sont de plus en plus nombreuses, et où chacune d'elles espère profiter au mieux et au plus vite des progrès de la médecine. Selon l'Insee, la France compte 12,1 millions de personnes de 60 ans et plus, dont 4,2 millions de 75 ans et plus et 5 000 centenaires. En 2010, les seniors devraient être 13,8 millions de 60 ans et plus, dont 5,6 millions de 75 ans et plus et 18 000 centenaires. Ce phénomène d'accroissement massif de l'espérance de vie se retrouve dans tous les pays du monde développé. C'est pourquoi la publication porte en sous-titre «Contribution de l'étude DHEAge à un problème sociobiomédical».

Qu'est-ce que la <DHEA>? Une quasi-hormone dont on ne connaît toujours pas les récepteurs, isolée au début des années 30. Le Pr Baulieu, en 1960, a démontré que le <DHEAS> avait pour origine les glandes surrénales. Personne ne sait aujourd'hui avec précision quel est son rôle dans l'organisme. Cette quasi-hormone apparaît chez les filles et les garçons vers l'âge de 5 à 7 ans. Les premières en sécrètent de 20 à 30% de moins que les seconds. Quel que soit le niveau de départ, la <DHEA> suit la même courbe chez tous les individus (voir le graphique page 90). Son taux atteint un pic au cours de la troisième décennie de la vie avant de redescendre de façon inéluctable, pour atteindre ses niveaux les plus bas lors des huitième et neuvième décennies.

L'enquête DHEAge compare ses effets sur quatre groupes de population (hommes et femmes de 60 à 69 ans et de 70 à 79 ans) pour répondre à une question précise: «Est-ce que le déficit de ce composé naturel pendant la vieillesse mérite d'être compensé et sous quelles conditions?» Ces cobayes humains n'avaient pas de maladie sévère ou évolutive, pas de démence sénile ou de dépression, pas d'antécédent de cancer hormonodépendant et, pour les hommes, pas de lésion de la prostate. Tous les trois mois, ils ont été vus dans un centre gériatrique pour la vérification du suivi du traitement et leur taux de <DHEA>.

 

Les femmes réagissent mieux

Ils ont également subi des examens cliniques complets au début de l'étude, ainsi qu'après six et douze mois. C'est-à-dire des tests de force musculaire, une exploration de la peau, des prises de sang et des examens d'urine, pour déterminer les taux de différents paramètres biologiques (cholestérol, glycémie, créatinine, hormones, fonctions hépatiques, etc.), ainsi que les biomarqueurs du métabolisme osseux. Par ailleurs, des examens radiologiques ont permis de déterminer leur densité minérale osseuse, tandis que, chez les hommes de moins de 70 ans, on a pratiqué une exploration vasculaire. Rien n'a été laissé au hasard, puisque des spécialistes ont régulièrement testé les fonctions cognitives des volontaires, qui ont aussi répondu à des questionnaires d'autoévaluation concernant leur qualité de vie, leur état psycho-affectif et leur libido.

Ce sont les femmes, et surtout les plus âgées (entre 70 et 79 ans), qui réagissent le mieux au traitement. Sans doute parce que ce sont elles, qui, dès le début, ont les taux les plus faibles de <DHEA>. Ces taux remontent après six mois de traitement à des niveaux supérieurs à ceux des jeunes femmes, avant de redescendre à un niveau comparable après douze mois. On observe aussi chez elles des phénomènes particulièrement intéressants en ce qui concerne les os. Les personnes âgées, surtout les femmes, sont souvent victimes d'ostéoporose, avec pour résultat une grande fragilité osseuse. En France, chaque année, on compte plus de 50 000 fractures du col du fémur. Trop souvent, hélas, les victimes décèdent dans l'année qui suit. L'enjeu est capital. La réponse de l'étude DHEAge est très encourageante: chez les femmes de plus de 70 ans, on observe à la fois une nette amélioration de la densité osseuse et une réduction de la destruction osseuse. Cette observation est encore plus frappante en ce qui concerne celles qui avaient le plus faible taux de <DHEA> au début de l'étude. Il y aurait donc un effet favorable du traitement à la <DHEA> sur le métabolisme osseux. Une découverte qui ouvre des perspectives très encourageantes pour lutter contre un des grands fléaux de la vieillesse.

L'irréparable outrage des ans se lit aussi sur la peau. Déshydratation, pigmentation anormale, faible épaisseur de l'épiderme se combinent souvent chez les seniors pour parcheminer les visages et décharner les mains. La firme L'Oréal a financé l'étude DHEAge à hauteur de 1 million de francs. Sous la direction du Dr Olivier de Lacharrière, plusieurs paramètres ont été examinés à la loupe. Avec une agréable surprise à la clef: l'absorption de <DHEA> semble contrecarrer la plupart des atteintes. Elle relance la production des glandes sébacées, stimule l'hydratation, lutte contre une pigmentation anormale et réduit l'atrophie de l'épiderme. Ces améliorations sont, une fois encore, plus sensibles chez les femmes les plus âgées, mais il semble s'agir d'une tendance générale vers une régénérescence de la peau.

Les enquêteurs de la DHEAge se sont aussi penchés sur la sexualité des seniors. Aux Etats-Unis, la <DHEA> est parfois présentée comme une sorte d'aphrodisiaque naturel. Las! aux doses prescrites, elle ne paraît guère titiller la libido masculine, mais ne laisse pas indifférente celle des femmes les plus âgées, augmentant chez tous la sensation de bien-être physique et psychologique. Enfin, dernier point, l'expérience n'a pas eu d'impact sur le système vasculaire des hommes de moins de 70 ans, les seuls chez qui ce paramètre a été exploré. D'autres résultats sont encore en cours de dépouillement, notamment les effets de la molécule sur le système immunitaire.

Si la <DHEA> n'a pas transformé les volontaires en supermen et superwomen, elle a néanmoins fait la preuve de son innocuité et de sa capacité de soulager certains maux liés à l'âge. Ce n'est pas rien. Que va-t-il se passer maintenant? Sans doute serait-il intéressant, comme l'a réclamé le Pr Etienne-Emile Baulieu sur Europe 1, qu'un ou deux laboratoires pharmaceutiques se lancent dans la fabrication de <DHEA> et que les autorités sanitaires autorisent sa mise sur le marché français, afin qu'elle puisse être prescrite et suivie par les médecins. Sans doute faudrait-il aussi poursuivre et compléter l'étude DHEAge. En enquêtant, par exemple, sur les effets de la <DHEA> sur des personnes déprimées ou souffrant de troubles cognitifs. Des psychiatres californiens ont observé que la <DHEA> semblait soulager les souffrances de certains déprimés. La plus grande étude épidémiologique sur les personnes âgées, appelée Paquid, qui se poursuit dans le Sud-Ouest depuis 1988 sous la direction du Pr Jean-François Dartigues, a elle aussi fourni des informations intriguantes. Elle a établi, par exemple, une corrélation inexpliquée: les hommes, et non les femmes, décédés depuis le début de cette très longue expérience se comptent parmi ceux qui présentaient un faible taux de cette molécule. Alors, les Français vont-ils se ruer dans les laboratoires pour faire doser leur <DHEA>? Les Françaises vont-elles réclamer un traitement, puisqu'elles sont les championnes de l'étude DHEAge? En tout cas, il est désormais difficile aux pouvoirs publics de garder le silence.

Nous remercions L’Express pour nous avoir autorisé la parution de l’article ci-dessus. Vous pouvez consulter leur site à www.lexpress.fr

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