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Vivre 120ans
Le vieillissement est-il soluble dans les hormones
?
Étienne-Émile Baulieu soigner les
troubles hormonaux de l'âge
La ménopause est inéluctable. La
chute associée de la production d'hormones féminines,
les oestrogènes, induit un certain nombre de troubles,
dont l'ostéoporose ou des accidents cardio-vasculaires.
Ils peuvent être évités par un traitement
hormonal de substitution. Le vieillissement est associé
à d'autres troubles hormonaux. Pourrait-on les traiter
de la même manière ?
La Recherche : La ménopause est une forme
exemplaire du vieillis-sement du système reproducteur.
D'autres systèmes hormonaux sont-ils modifiés avec
l'âge ?
Etienne-Emile Baulieu : Chez la femme, la
fin des cycles est associée à une diminution profonde
de la production d'hormones essentielles, les oestrogènes.
De nombreux autres systèmes hormonaux sont sans aucun doute
perturbés avec l'âge. Mais la brusquerie de la ménopause,
caractérisée par un signe clair, l'arrêt définitif
des règles, est unique. D'autant plus qu'elle est une originalité
de l'espèce humaine. En effet, la plupart des espèces
animales n'ont pas d'utérus, et donc pas de système
qui pourrait saigner. Même celles qui en possèdent
ne saignent pas régulièrement. De plus, la période
post-reproductive de la vie est relativement courte chez l'animal,
ce qui n'est pas le cas chez la femme. Il s'en suit qu'on ne connaît
pas actuellement de bon modèle animal.
Comment explique-t-on la ménopause ?
Il existe actuellement un débat à
ce propos. L'épuisement dans les ovaires du stock de follicules,
les précurseurs des ovules, a longtemps été
présenté comme l'explication de l'arrêt des
cycles. Les femmes naissent en effet avec un stock non renouvelable
de ces follicules, qui s'épuise progressivement. De quelques
centaines de milliers à la naissance leur nombre chute
à quasiment zéro à la ménopause. Mais
certains chercheurs insistent sur le rôle primaire du système
nerveux, et en particulier d'une glande, l'hypophyse, qu'il contrôle.
Le phénomène est évidemment complexe. Mon
avis est que les étapes décisives se situent plutôt
au niveau ovarien.
La ménopause est-elle la cause ou la conséquence
du vieillissement ?
Nul ne sait si les insuffisances, anomalies ou régressions
observées avec l'âge sont dues à des troubles
hormonaux de façon primitive ou si elles sont au contraire
les conséquences parmi d'autres d'un vieillissement général.
Quoi qu'il en soit, je ne pense pas qu'il existe une hormone particulière
qui cause le vieillissement, à l'exclusion de toutes les
autres, pas plus qu'il n'existe probablement de gène du
vieillissement en tant que tel.
Chez des animaux simples, comme le ver nématode,
la manipulation d'un seul gène modifie la longévité.
Chez les êtres supérieurs, il semble qu'une succession
d'altérations métaboliques détermine la longueur
de l'existence. Et je ne me retrouve pas bien dans les propos
qui prêtent à certains gènes des fonctions
purement temporelles, d'horloge de la longévité
ou du temps qui passe. Un exemple particulièrement frappant,
la maladie de Werner, a souvent été assimilée
à une accélération du vieillissement. C'est
une anomalie dans laquelle un seul gène est atteint, la
mutation affectant une enzyme impliquée dans la réparation
de l'ADN. Mais le vieillissement obtenu n'est pas un vieillissement
normal. Il ne présente pas les mêmes complications
cardio-vasculaires, pas les mêmes cancers, pas de maladie
d'Alzheimer, etc. Cela dit, les personnes atteintes ont la peau
fripée comme des vieillards, les cheveux blanchis, et meurent
de façon anticipée.
D'un point de vue théorique, cette recherche
de la cause première est extrêmement importante.
Mais du point de vue d'un médecin, elle n'amène
pas de réponse utile pratiquement. Il importe plus qu'il
soit possible, comme c'est le cas pour la ménopause, de
compenser les baisses hormonales associées au vieillissement
et d'en corriger les effets négatifs.
Quels sont les effets négatifs de la ménopause,
et comment y remédier ?
Le défaut en oestrogènes, caractéristique
de la ménopause, a de multiples répercussions, car
ces hormones agissent sur de nombreux systèmes physiologiques.
Il implique plus ou moins rapidement une diminution de l'épaisseur
de la peau, qui se flétrit, et un dessèchement des
muqueuses génitales. Il provoque l'ostÈoporose,
c'est-à-dire une décalcification et une fragilisation
globale des os, qui deviennent poreux et cassants, ainsi qu'une
athérosclérose, c'est-à-dire une rigidification
des artères, qui induit à son tour des troubles
cardio-vasculaires.
Le principe du traitement est relativement simple
: restaurer les niveaux hormonaux antérieurs, par l'administration
d'oestrogènes sous des formes variées, le plus souvent
en pilules. Il permet une impressionnante amélioration
de l'état de santé des patientes. Par ailleurs,
la prise d'oestrogènes semble retarder ou amoindrir la
survenue de maladies neurodégénératives comme
la maladie d'Alzheimer. Il reste cependant à ce sujet quelques
zones d'interrogation (voir l'article de J. Morrison et P. Hof
dans ce numéro).
La prise d'oestrogènes est-elle une pratique
répandue ?
Bien que l'idée ait été défendue
en France depuis plus de trois décennies, seules 2 % ou
3 % des femmes nées avant la guerre ont suivi un traitement.
La génération du baby-boom est beaucoup plus sensible
au problème. Cependant, aujourd'hui, guère plus
de 30 % des femmes concernées prennent des oestrogènes.
Pourtant, avec le vieillissement de la population, le traitement
de la ménopause est un enjeu de santé publique essentiel.
Près de neuf millions de femmes sont ménopausées
en France, et le problème touche à nouveau chaque
année plus de 300 000 femmes.
Il faut dire que la prise d'hormones fait peur.
Les oestrogènes ont la réputation, excessive, d'être
cancérigènes. Un grand médecin français,
Antoine Lacassagne, avait montré dans les années
1930 que certaines souris développaient des cancers de
la mamelle à la suite d'injection d'oestrogènes.
Mais il est en fait extrêmement facile de provoquer ce type
de cancer chez ces souris. Par ailleurs, chez la femme, cet accroissement
du risque de cancer du sein semble essentiellement lié
à une prédisposition génétique, une
mutation du gène BRCA1. La prise d'oestrogènes,
pour les femmes ne portant pas cette mutation, ne représenterait
donc qu'un risque mineur, surtout en comparaison des avantages
du traitement.
Existe-t-il un équivalent masculin à
la ménopause ?
Que l'homme soit un peu moins vigoureux sexuellement
avec l'âge, c'est un phénomène connu et fréquent,
mais très inégal, et beaucoup de facteurs psychologiques
interviennent. La testostérone, l'hormone mâle, diminue
en moyenne, mais là encore très inégalement.
Certaines personnes possèdent des niveaux de testostérone
identiques à 50 ans et à 80. Chez d'autres, le taux
de testostérone chute rapidement. Cette baisse est certainement
impliquée dans celle du volume et de la force musculaire,
et celle de la pilosité. Mais il n'y a pas de signes extérieurs
aussi évidents que l'arrêt des règles dans
la ménopause. L'andropause, comme on l'appelle, est un
phénomène mal compris, dans sa signification et
dans ses conséquences.
La concentration de toutes les hormones chute-t-elle
avec l'âge ?
Non. Le cortisol, une hormone produite par les glandes
surrénales (au-dessus des reins) reste à concentration
constante au cours du vieillissement. Certes, il existe chez certaines
personnes une petite diminution de la production, mais comme la
dégradation diminue aussi, sa concentration reste identique.
Même son rythme quotidien, avec un pic le matin, est conservé.
Cette hormone est vitale, et règle le métabolisme
des sucres et des graisses, et en particulier la dégradation
des protéines. C'est un catabolisant. Comme les récentes
histoires de dopage l'ont rappelé, la testostérone
est un anabolisant, c'est-à-dire qu'elle favorise la synthèse
de nouveaux éléments (comme les protéines
musculaires). Au niveau hormonal, le vieillissement est donc caractérisé
par une diminution de l'anabolisme, alors que ce qui est catabolique
reste constant.
Quelle est la conséquence de cette différence
entre le cortisol et les autres hormones?
Il y a dans le vieillissement quelque chose d'analogue
avec le syndrome de Cushing, au cours duquel on observe une surproduction
de cortisol. La suractivation des systèmes de dégradation
rend la peau plus fine. Les muscles fondent, les os sont plus
fragiles, et le système immunitaire est moins performant.
Même si les causes sont très différentes de
celles du vieillissement, les effet présentent certaines
similarités. L'hyper-catabolisme, c'est-à-dire donc
ce déséquilibre entre synthèse et dégradation,
en faveur de la seconde, pourrait donc être une caractéristique
importante du vieillissement.
Est-il possible de soigner ce déséquilibre
hormonal?
C'est ce que je propose de faire. En effet, la glande
surrénale produit une autre hormone, le sulfate de déhydroépiandrostérone
ou SDHEA. La production de cette hormone diminue progressivement
avec l'âge. La baisse est très profonde. Chez les
hommes ou les femmes de 70 à 80 ans, la chute peut atteindre
80 %. Or un grand nombre de travaux contemporains montrent que
le SDHEA est anabolique sur toute une série de cibles vis-à-vis
desquelles le cortisol est catabolique.
Je propose donc la même stratégie que
pour la ménopause : un traitement hormonal substitutif.
La compensation de la baisse de SDHEA, par l'administration de
DHEA qui se transforme en SDHEA pour l'essentiel, vise tout simplement
la restauration du niveau physiologique.
Des millions d'Américains prennent déjà
de la DHEA comme supplément nutritif, ce qui est une supercherie,
ou même contre le cancer, ce qui peut être dangereux.
Il existe aux Etats-Unis plus d'une trentaine de formes différentes
commercialisées de DHEA ou de prétendues " pré-DHEA
". L'enjeu est de faire un produit présentant une qualité
chimique et médicale maximale, ce qui est loin d'être
le cas aujourd'hui. Mais il est difficile d'intéresser
les firmes pharmaceutiques. En effet, la DHEA n'est pas chère,
et comme c'est un produit naturel, il est difficile de déposer
des brevets.
Quel est le mode d'action du SDHEA?
Lorsque, il y a une vingtaine d'années, j'ai
décrit la production de SDHEA, je n'avais pas réussi
à mettre en évidence d'effet direct sur les récepteurs
dits stéroïdiens, sur lesquels agissent les hormones
de cette catégorie. Je n'avais donc pas poursuivi l'étude
de la molécule.
En fait, il n'existe probablement pas de tel récepteur.
Le SDHEA exerce son action selon deux modes. D'une part, le SDHEA
se transforme en testostérone, en petite quantité,
mais suffisamment pour promouvoir un effet anabolisant. Il exerce
ainsi une activité anticortisol. D'autre part, le SDHEA
est, parmi d'autres, un neurostéroïde, c'est-à-dire
qu'il peut aussi être fabriqué directement dans le
cerveau. Ce second mode d'action met en jeu un mécanisme
découvert dans mon laboratoire. Le SDHEA peut alors se
lier et agir sur les récepteurs des neurotransmetteurs.
Il possède ainsi des propriétés stimulantes,
et peut-être pro-mnésiques*. En l'occurrence, l'un
des premiers effets observés après l'administration
à la personne gée, c'est un mieux-être.
Existe-t-il des modèles animaux du fonctionnement
du SDHEA?
Il n'y a pas de SDHEA circulant dans le sang de
la plupart des animaux de laboratoire. Peut-être un petit
peu chez le hamster, mais quasiment aucun chez le rat ou la souris.
Même les singes de taille modeste, comme les babouins ou
les rhésus n'en ont pas ou très peu. En revanche,
on trouve du SDHEA chez les grands singes, comme les gorilles
ou les chimpanzés. Il y a comme un aspect évolutif
mystérieux, qui rend difficile l'étude du SDHEA.
Pour remédier à cette difficulté
méthodologique, des études épidémiologiques
ont été entreprises chez l'homme. Des travaux récents,
en France, ont enregistré chez des personnes âgées
saines de plus de 65 ans des corrélations assez étonnantes.
Les niveaux de SDHEA enregistrés seraient ainsi moins élevés
chez les déprimés. Chez la femme, il existerait
une corrélation avec la capacité à faire
certains mouvements fins.
Il existe quelques expériences in vitro
. Ainsi, dans l'hippocampe, le SDHEA protège les neurones
contre l'effet toxique du glutamate*, alors que le cortisol est
délétère.
Mais il reste de nombreux points
d'interrogations et il nous manque un point de vue d'ensemble.
Nous avons donc lancé une grande étude épidémiologique
pour obtenir un panorama complet des effets du SDHEA. Elle se
termine fin juin, mais il nous faudra du temps pour analyser les
données.
Un certain nombre de travaux mettent en avant
le rôle dans le vieillissement de l'hormone de croissance.
Qu'en pensez-vous?
Les sécrétion d'hormone de croissance,
par la glande hypophysaire dans le cerveau, diminue également
avec l'âge. Celle-ci agit de deux façons : directement
au niveau de certaines cellules, mais aussi et surtout en faisant
fabriquer au foie un facteur de croissance qui stimule les cellules,
appelé IGF1 (pour Insulin-like growth hormone : facteur
de croissance ressemblant à l'insuline). Cependant, un
excès d'hormone de croissance est risqué. Il peut
induire diabète et douleurs articulaires. On a alors pensé
à l'IGF1. Mais il faudrait trouver des analogues que l'on
puisse prendre par voie orale, ce qui n'est pas possible en général
avec les protéines ou les peptides. Cette voie est d'autant
moins intéressante qu'on a montré que la DHEA provoque
(entre autres) une élévation du taux d'IGF1.
Une autre hormone a été impliquée
dans le vieillissement, c'est la mélatonine. A quoi sert-elle?
Chez certaines espèces, la mélatonine
marque l'alternance entre nuit et jour, entre hiver et été,
et donc les périodes de reproduction. Chez l'homme, c'est
une hormone vestigiale : un reste de notre passé évolutif,
qui ne possède plus qu'un rôle accessoire. Ce produit
est efficace pour traiter les décalages horaires, en tout
cas chez 30 % des gens. La mélatonine est aussi indiquée
dans quelques cas pour les personnes âgées qui souffrent
d'insomnies. En ce qui concerne le vieillissement, il n'existe
aucune preuve scientifique d'un effet bénéfique.
A mon avis, c'est un fantasme.
Pour finir, n'est-il pas paradoxal, étant
donné les effets secondaires délétères
de la ménopause, que la durée de vie moyenne soit
plus grande chez les femmes que chez les hommes?
Tout d'abord, il faut accepter que certaines réalités
physiologiques trouvent leur explication en dehors de la biologie,
dans les modes de vie par exemple. S'il faut maintenant trouver
une explication biologique, je dirais que les mâles paient
le prix de la virilité de leur jeune âge. Ils souffrent
des effets accumulés de la testostérone qui construit
pour le futur des artères trop rigides, et amène
des risques d'accidents cardio-vasculaires, première cause
de mortalité chez l'homme. Les femmes, grâce aux
oestrogènes, ont quant à elles bénéficié
pendant leur jeunesse d'une certaine protection. Elles disposeraient
ainsi à 50 ans d'un capital de survie bien différent.
Propos recueillis par Olivier Blond
Nous remercions La Recherche pour nous avoir
autorisé la parution de larticle ci-dessus. Vous
pouvez consulter leur site à www.larecherche.fr
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